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FAMILY GAMES (Editions Le Caillou Bleu Adresse : 29 Avenue Huart Hamoir
Ville : B-1030 Bruxelles ) 2008
 
 
 
 

   

Deux hommes

prennent des poses avec uns espèce de maladresse. Ils sont en liquette ou torse nu, ils ont des caleçons informes, ils ont du ventre, de la différence d'âge....Ils ont l'air peu entraînés à la mise en scène... le décor consiste en un mur jaune avec une boiserie artificielle comme dans les bistrots de campagne des années cinquante, le sol est lisse et brillant, la lumière sur le côté. Sinon, les choses se passent en plein air, au milieu d'arbres fruitiers...Les deux personnages dansent un tango peu langoureux, essaient de lutter, font semblant de démarrer une course... Ils s'offrent un fruit, croisent aussi les mains sur leur ventre comme nos grands parents chassés du Paradis Terrestre... On singe ici des thèmes de la grande peinture renaissante ou baroque, la mort de Procris, les coureurs de Poussin... Le punch de ces photos sans contexte social ni politique, où les corps se distinguent par quelques parallelismes et rondeurs, où s'expriment les saillies et les bosses de la filiation, c'est de faire remonter de vieux souvenirs, assez proches des mythes et plutôt près des ridicules.... Voilà qu'on laisse parler des membres, des abdomens, des rachis, des épaules, et des nuques pour faire taire certains bavards qui parlent trop de l'Homme.

Les dessins de leur côté, poussent la métaphore à la main. Technique vieille de cent mille ans, à peine plus jeune que l'intelligence, travaillée sur des parois et reprise infiniment. Pour peser les hommes les crayons pèsent les âmes, cernent les parts de non-sens, les plaisirs répétés, les tournures. Dans la balance il suffit d'une épaisseur de mine pour expédier au ciel ou en enfer . Tel est le dessin, cosa mentale, si balourd aux mains des vulgaires, impitoyable quand l'esprit s'y promène au lieu des pieds.

Le croisement des photographies et des dessins génère d'autres "créations" de l'Homme que celle du Verbe. Puisque nous sommes condamnés au "réchauffement planétaire" c'est à dire à l'oubli forcé de nos identités pour le moins et pour le pire à des gesticulations morbides,voyons comment sortir d'un humanisme passé à l'industrie des déchets. D'abord nous sommes en face de figurants peu entraînés à la comédie, que la photographie réduit en masses rosées, projette hors du contexte socio-culturel par le biais des postures du bal, de l'étreinte, de la culture défunte et du comique...La fille prend des photos de ceux que sa mère dessine, photographie son père et son frère mais sa mère dessine un fils et un époux, ce qui fait des angles de tirs où les regards tapent différemment au physique comme au mental... Ce qui brille sous nos yeux prend un air de miroir aux alouettes où rien ne risque de faire regarder ailleurs... Nous sommes opérés de cette cataracte de la perspective unique, plaie occidentale qui consiste à ne voir que d'un oeil dans une direction choisie que l'on appelle la bonne puisqu'il n'y en aurait pas d'autres. Cette maladie reste commune aux écrans de télévision ou du cinéma d'affaires. Pourtant les impressionistes avaient su nous sortir du blanc et du noir, c'est à dire du scientisme et de la religion ces deux profils des manchots de la perception. Mais , hélas, la Société des hommes est aussi divine que le Veau d'or du désert et les professeurs d'Art font de bons adorateurs des jours de fête. Alors quel espace pour la filiation ?Quelle "Nature" et quels amis pour des corps nés les uns par les autres? A qui doit faire plaisir le Soleil ? Quand les patrimoines passent devant notaire, experts et agents du fisc, c'est qu'on est en poussière... Alors que les chimères, les danses, les éclats de voix, les déguisements, les blancs des yeux, les fraîcheurs de l'âme filent vers les nuages... Dans un mélange incestueux de genres, de techniques, de motifs, la famille nuclaire se sauve ici du temps contraint, des assignations à résidence et se recompose pour des loisirs à peine différents de ceux des premiers jours... Une sorte de liberté, de pacte de sang et de coeur se dessine comme ces figurations magiques de l'ancienne Egypte qui promettaient l'éternité des promenades et des vols d'oiseaux sous le Disque solaire imperturbable. Pour combien de temps ?

M. Ducruet.

Photographies Diane Ducruet, Dessins Sophie Ducruet, Textes Michel Ducruet, Figurants : César Ducruet, Michel Ducruet.

" Ce qu'on écrit en français, il faut que ça ait l'air d'une langue étrangère..." Jude Stefan cité par Sophie Ducruet.
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